Tracadie-Sheila : un toponyme bien particulier Imprimer

Par: Maurice Basque


À l’occasion des 225 ans d’histoire de la municipalité de Tracadie-Sheila, je vous propose une dizaine de rubriques historiques qui traiteront de différents aspects de l’histoire de la municipalité. À tout seigneur, tout honneur, il est de mise de commencer par expliquer l’origine même du nom Tracadie-Sheila. En effet, la municipalité présente un rare cas de nom composé qui reflète à la fois le passé amérindien, acadien, et anglophone du lieu.

Tracadie

Vieill maps de Tacadie - Champlain 1632Le nom Tracadie tire son origine d’une expression mi’kmaq, « Telagadik » qui signifie un lieu propice pour un campement étant donné l’abondance de sa flore et de sa faune. Les rivières Tracadie et Petit Tracadie étaient bien connues des Mi’kmaq qui fréquentaient leur estuaire depuis des siècles. Lorsque Samuel Champlain voulut désigner ce lieu, il utilisa le nom de « Tregate » sur sa carte de 1604 puis « Tregatay » sur sa célèbre carte de la Nouvelle-France de 1632. Le toponyme Tracadie se retrouve aussi d’ailleurs à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse, autres régions du pays mi’kmaq. Un autre cartographe français, Jean Baptiste Franquelin préfèrera plutôt la graphie « Tracady » dans sa carte de l’Amérique du Nord de 1688. À l’époque, il n’était pas rare d’utiliser la lettre Y au lieu de la lettre I. Pour sa part, l’ingénieur français Jacques l’Hermite prit une certaine liberté avec les cartes précédentes et nomma plutôt les deux rivières de la région, « Petit Tracadille » et « Grand Tracadille » en 1727.

Au moment du Grand Dérangement, puis avec l’arrivée importante d’immigrants de langue anglaise, plusieurs toponymes des Maritimes furent anglicisés. Ainsi, le jeune village de Tracadie fut souvent orthographié sous sa forme anglophone de « Tracady ». Enfin, au début des années 1850, le village prit officiellement le nom de Tracadie. Le nom fut aussi retenu lorsque le village fut officiellement incorporé comme municipalité en 1966.

Sheila

De son côté, l’histoire du toponyme Sheila est assez intéressante puisqu’elle constitue un rare cas d’une localité qui porte le prénom d’une femme anglophone dans une région acadienne. En effet, la région était surtout connue à l’époque comme Ferguson’s Point ou Pointe des Ferguson, en l’honneur de l’une des familles pionnières de l’endroit. La région regorge d’exemples de familles qui ont laissé leur nom à des localités, comme Pont-Landry, Val-Comeau ou Losier Settlement. Dans la deuxième partie du 19ième siècle, la rivière Tracadie fut témoin de l’arrivée d’entrepreneurs anglophones qui vinrent construire des moulins à bois sur ses rives. L’un d’eux, un certain Foster, intervient auprès des autorités fédérales pour que le bureau de poste de l’endroit abandonne le nom de Ferguson’s Point pour prendre plutôt le prénom de sa fille, Sheila. Il eut gain de cause, mais la majorité acadienne du village, afin d’éviter une mauvaise farce phonétique, préférera la prononciation de « Shy-la ». L’évêque de Bathurst de l’époque, Mgr Camille-André LeBlanc, aurait préféré que le village porte un nom français. Il avait proposé « Bellefeuille » dans les années 1940, rappelant la mémoire d’un ancien missionnaire catholique du 19ième siècle, l’abbé François de Bellefeuille, mais Sheila l’emporta. Lorsque le village fut incorporé en 1978, ce toponyme fut en quelque sorte officialisé de même qu’avec l’amalgamation de 1992.

Aujourd’hui, Tracadie-Sheila présent l’histoire d’un couple mixte aux origines diverses et aux nombreuses histoires.

Pour en savoir plus :

  • Kerry, D., Bourgeois, R., Basque, M. Deux siècles de particulturalisme : une histoire de Tracadie, 1994.
  • Sonier, L. Paroisse Notre Dame de La Salette de Sheila, déjà 50 ans : 1946-1996, s.d.